Edward_Amiga
de Fred Romano


Elle est absolument indépendante, se répéta Edward, ému, avant de lancer la boucle. La bande-son qu'il avait mis tant d'années à programmer était enfin fonctionnelle. Celle-ci n'avait rien à voir avec le sampling, primaire interprétation de ses plus anciens travaux, et encore moins avec la séquence aléatoire, comme avait osé le suggérer un de ses élèves étourdis. Edward se sourit à lui-même. Comme il était heureux d'être enfin débarrassé des contraintes stupides de l'enseignement et de l'environnement hostile de ses collègues! Touchant le chômage, il était à même de se consacrer en toute quiétude à son grand-oeuvre, qu'il venait de parachever.

Edward, au comble de la béatitude, se laissa bercer par la mélodie. Sa programmation était si élaborée qu'il était à présent possible de changer n'importe quel paramètre sans affecter le cours de l'application.La séquence éxécutée, on obtenait ainsi une oeuvre infinie et indépendante qui se concevait elle-même. Edward se sentait captivé, entraîné par le rythme lancinant. Il n'en était pas l'auteur, c'était merveilleux. Cette prouesse, il fallait bien le reconnaître, était aussi imputable à sa parfaite bécane, un ordinateur de plus de dix ans, et cependant une technologie en tous points supérieure aux plus récents modèles, le légendaire Commodore Amiga qui trônait dans son atelier, imperturbable au milieu du menaçant désordre.

Bien vite, Edward ramena ses regards vers sa machine. Il avait été l'un des tout premiers artistes à jouir officiellement des faveurs de cette firme, et l'excellence de ses produits l'avait conduit à une fidélité sans faille. Un autre de ses étudiants, hurluberlu aux cheveux graisseux, lui avait en toute impudence demandé comment il se faisait que lui, l'autorité incontestée en matière de théorie de l'art digital, ne soit pas sur Internet. Edward avait répondu avec un sourire poli que ses émoluments en tant que professeur ne lui permettaient guère de s'offrir ce luxe.

Il porta soudain ses mains à son ventre, sentant s'y dérouler un périlleux combat échappant aux lois de l'informatique. Enfin! Ca faisait au moins trois jours! S'agitant sur sa chaise, puis il la fit tourner très lentement, avant de revenir d'un brusque élan à la position initiale. Le remous ainsi entraîné provoquait parfois la libération, quand la décharge d'adrénaline à l'encontre de Microso n'y suffisait pas.

Fou de joie, mais tâchant de rester concentré, Edward sentit qu'un processus étranger à sa volonté s'amorçait quand soudain on sonna à la porte

Ce pouvait être son propriétaire, le bureau de placement, ou pis encore, venue une fois de plus lui reprocher son absence d'ascendance, tout en attentant à ses nécéssités biologiques, sa propre fille. Elle savait bien, pourtant, quel enfer était le sien!